Le 20 janvier dans les salles

Présentation du film

Corinne Masseiro

Pourquoi avoir accepté de participer à CEUX QUI TIENNENT LA LAISSE ?

D’abord, parce que ça parle d’un truc qui me fout vraiment en rogne : cette espèce de conte de fées qu’on nous vend depuis vingt ans sur les mecs de la tech. Les types seraient des génies parce qu’ils ont inventé une appli, une box ou je ne sais quelle merde qui te permet de te faire livrer un hamburger à trois heures du matin. Et pendant ce temps-là, ils accumulent des milliards, rachètent les médias, décident de la manière dont on bosse, dont on communique, dont on dort… et on continue à nous les présenter comme des aventuriers en baskets. Faut arrêter de croire que parce qu’un milliardaire porte un jean et des baskets, il est devenu notre copain. Et puis il y avait Gilles. C’est en même temps (comme dirait Macron) un journaliste hyper rigoureux, un intellectuel capable de décortiquer un système et un cinéaste qui fourmille d’idées incroyables et improbables comme on peut le voir dans le film. Il sait te faire partager ses colères et ses indignations, mais aussi te faire mourir de rire. Tu peux pas lui dire non. Il t’embarque dans ses trucs.
Donc quand il m’a proposé de venir mettre mon grain de sel et de sable dans les rouages de la start up nation, j’ai dit : banco. Et, en plus, j’aimais bien l’idée de faire ça en rigolant. Parce que si on doit se taper le capitalisme jusqu’à la fin, autant se marrer un peu à ses dépens.

Dans le film, vous interprétez une sociologue qui enquête sur les ravages de la révolution technologique du capitalisme. Parlez-nous de ce rôle.

Disons que je joue une espèce de sociologue de terrain et de combat. Une Socrate ou une Diogène, mais en blouson de cuir. Elle se balade avec sa lanterne et elle cherche, non pas seulement à dénoncer les agissements d’une ou plusieurs personnes, mais surtout à démontrer l’arnaque d’un système.
Son boulot, c’est de mettre les pieds dans la boue et dans le plat. À chaque fois qu’on nous dit : « Regardez comme c’est moderne ! Regardez comme c’est innovant », elle se pointe et interroge : « D’accord, mais qui gagne du pognon ? Qui bosse ? Qui décide ? Et qui se fait baiser ? »
C’est moins chic qu’un PowerPoint, mais ça aide vachement à comprendre. Parce que derrière les grands discours sur la « disruption », la « modernité », « le monde de demain » et tout le baratin, le projet, c’est qu’une toute petite poignée ramasse la mise tandis que la masse trinque. Mon personnage est là pour soulever le joli rideau numérique et montrer la machinerie toute sale qu’il y a derrière.

Un film peut-il vraiment changer les choses ?

On me le demande souvent ça : « À quoi ça sert ? » Pour moi, si le film fait bouger quelque chose dans la tête d’une seule personne, c’est déjà gagné.
Et puis un film s’ajoute à un autre film, à un bouquin, à une manif, à une discussion autour d’une table. C’est comme ça que les idées circulent et qu’un jour, peut-être, quelque chose bascule.
Et le film de Gilles, ce n’est pas un pensum pour trois spécialistes qui connaissent déjà la réponse. C’est un film pour tout le monde. Il y a du divertissement, de l’enquête, de l’animation, des saynètes, de l’analyse, de la critique, de l’émotion et, j’espère, de la rigolade.
Or, connaître ceux d’en face, comprendre comment ils ont pris le pouvoir et comment ils l’exercent, c’est déjà les prémisses de la bataille.
Et ce qui est génial, avec ce film, c’est que si la révolte ne vous vient pas tout de suite, elle monte dans les jours suivants, quand vous commencez à digérer toutes les informations et à vous rendre compte des injustices et des spoliations que ces mecs ont pu faire avec des sourires, en nous faisant croire qu’ils étaient cools et que, nous, on était des ringards et des gueux. Et là, ça explose dans vos têtes.
Au fond, ce film, c’est une bombe à retardement.

Gilles Balbastres

Pourquoi ce film ?

Il y a dix ans, avec LES NOUVEAUX CHIENS DE GARDE, je m’intéressais à ceux qui fabriquaient le discours dominant : les grands éditorialistes, les patrons de presse, les experts omniprésents, et leurs liens avec le pouvoir politique et économique. Mais au fond, une question restait en suspens : qui tient réellement les rênes ?
Aujourd’hui, j’ai eu envie de remonter encore un cran plus haut dans la chaîne alimentaire. De m’intéresser non plus seulement à ceux qui parlent, mais à ceux qui possèdent. À ceux qui financent, orientent, investissent et imposent peu à peu leur vision du monde.
Ce film est né d’un constat simple : depuis trente ans, une nouvelle génération de milliardaires a émergé en France. Ils viennent des télécoms, du numérique, de la finance. Ils sont souvent présentés comme des entrepreneurs géniaux, des innovateurs, des visionnaires. Mais derrière cette légende moderne, il y a aussi une histoire politique, celle du démantèlement progressif des services publics, de la financiarisation de l’économie et d’une concentration du pouvoir sans précédent.
Mon ambition n’était pas de faire le portrait de quelques individus, mais de raconter un système. Comprendre comment fonctionne ce nouveau capitalisme qui parvient à transformer chaque crise en opportunité économique.

Vous ne parlez pas ou presque de Bolloré ?

Parce que Vincent Bolloré est déjà devenu l’arbre qui cache la forêt.
Bien sûr, son influence sur les médias est considérable et il est impossible de l’ignorer. Mais depuis quelques années, toute l’attention médiatique se focalise sur lui. Or, Bolloré, c’est le contrôle des médias à la papa, avec une bonne louche d’extrême droite, dans la même veine que Hersant ou Dassault.
Moi, ce qui m’intéressait, c’était de comprendre la génération suivante, souvent perçue comme plus moderne, plus sympathique, plus fréquentable. Des milliardaires qui ne se présentent pas comme des idéologues mais comme des innovateurs. Des hommes d’affaires qui parlent de liberté, de disruption, de start-up et d’avenir.
C’est précisément parce qu’ils suscitent moins de méfiance qu’ils sont intéressants à étudier. Ils incarnent une forme de pouvoir plus discrète, plus consensuelle, mais parfois tout aussi structurante.
Le film ne cherche donc pas à désigner un méchant unique. Il tente de montrer un écosystème, un réseau d’intérêts, de complicités et de circulations entre les mondes économique, politique et administratif.

De quoi Xavier Niel et Patrick Drahi sont-ils le nom dans ce film ?
Xavier Niel et Patrick Drahi sont ce que l’on appelle des archétypes, des « idéals-types » aurait dit le sociologue du siècle dernier, Max Weber. Ils incarnent l’émergence de cette génération de milliardaires issus des télécommunications et du numérique. Leur trajectoire montre comment les infrastructures de communication sont devenues des leviers majeurs de pouvoir économique, médiatique et politique. Plus que des individus, ils représentent donc l’avènement d’un nouveau régime de pouvoir et une transformation profonde du capitalisme à la suite de la troisième révolution industrielle.

Qu’est-ce que cette troisième révolution industrielle que raconte le film ?

L’expression désigne l’ensemble des transformations provoquées par la révolution numérique.
La première révolution industrielle reposait sur la machine à vapeur et le charbon. La deuxième sur l’électricité, le pétrole, la production de masse et les grandes entreprises industrielles. La troisième s’appuie sur l’informatique, les télécommunications, Internet, les plateformes numériques, l’intelligence artificielle et la circulation instantanée de l’information.
Elle transforme nos façons de travailler, de communiquer, de consommer et même de penser et de gouverner. Le film montre comment les valeurs du monde des start-ups ont progressivement gagné la sphère politique. La « Start-up Nation » en est l’une des expressions les plus visibles.

Le casting : Corinne Masiero et Jacques Bonnaffé. Comment avez-vous eu l’idée et comment ont-ils accepté ?
L’idée était de convoquer les grands outils de la sociologie sans jamais tomber dans le cours magistral.
Corinne Masiero s’est imposée assez naturellement. Elle possède quelque chose de très rare : une immense popularité et une totale liberté de ton. Elle est capable d’incarner à la fois la colère, l’humour, la tendresse et l’insolence. C’est une présence profondément populaire au sens noble du terme.
Jacques Bonnaffé, lui, apporte une autre couleur. C’est un acteur d’une immense culture, avec un goût très fort pour la transmission et le jeu.
Tous les deux ont accepté parce qu’ils ont compris l’ambition du film : proposer une enquête rigoureuse tout en restant accessible, vivante et parfois franchement drôle. Et tous les deux viennent du nord, comme moi.

Pourquoi de l’animation ? Et pouvez-vous nous parler de l’animateur ?

Quand on raconte les flux financiers, les montages capitalistiques, les réseaux d’influence ou les mécanismes abstraits du pouvoir économique, la caméra atteint vite ses limites. On ne filme pas des mouvements de capitaux comme on filme une manifestation.
L’animation permet donc de rendre visible l’invisible. Elle apporte aussi une dimension satirique qui correspond parfaitement à l’esprit du film.
Nous avons travaillé avec Christophe Gautry, un animateur dont le talent consiste précisément à transformer des mécanismes complexes en récits visuels clairs, intelligents et souvent drôles. Son travail ne vient jamais illustrer passivement le propos : il participe pleinement à la narration et au regard critique que le film porte sur son sujet.

La musique joue un rôle important dans le film. Pourquoi ce choix d’un jazz joué en live ?

Nous racontons un monde dominé par les chiffres, les algorithmes, les tableaux Excel, les logiques financières. Face à cet univers extrêmement rationalisé, j’avais envie d’une musique organique, vivante, imprévisible. Et j’ai tout de suite pensé à l’immense jazzman Laurent Dehors.
Le jazz possède cette capacité extraordinaire à être à la fois rigoureux et libre. Il repose sur une structure mais laisse toujours une place à l’improvisation, à la surprise, à la dissonance. D’une certaine manière, c’est l’inverse du monde que décrit le film.
Le choix du live participe de la même logique. On entend des musiciens qui jouent réellement ensemble, qui réagissent les uns aux autres. Il y a du souffle, du mouvement, de l’accident. Cette présence humaine crée un contrepoint permanent au récit.
Et puis il y a aussi une dimension ludique. Le film est sérieux dans ce qu’il raconte, mais il refuse d’être austère. Le jazz apporte une énergie, une ironie parfois, qui accompagne très bien cette enquête sur les puissants sans jamais lui donner un ton professoral.

Une lueur d’espoir pour conclure ?

Le film rappelle qu’aucun système économique ou politique n’est immuable. Les rapports de pouvoir qui structurent nos sociétés sont le produit de choix collectifs et peuvent donc être transformés. L’espoir ne réside donc pas dans l’attente d’un sauveur ou d’une solution miracle. Il réside dans notre capacité collective à comprendre les mécanismes qui gouvernent nos sociétés. Car comprendre, c’est déjà commencer à reprendre prise sur le réel. La lucidité est la première forme de la résistance. Et avec les élections présidentielles à venir, il est nécessaire de faire le bilan d’une décennie de macronisme.

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