Corinne Masseiro
Pourquoi avoir accepté de participer à CEUX QUI TIENNENT LA LAISSE ?
D’abord, parce que ça parle d’un truc qui me fout vraiment en rogne : cette espèce de conte de fées qu’on nous vend depuis vingt ans sur les mecs de la tech. Les types seraient des génies parce qu’ils ont inventé une appli, une box ou je ne sais quelle merde qui te permet de te faire livrer un hamburger à trois heures du matin. Et pendant ce temps-là, ils accumulent des milliards, rachètent les médias, décident de la manière dont on bosse, dont on communique, dont on dort… et on continue à nous les présenter comme des aventuriers en baskets. Faut arrêter de croire que parce qu’un milliardaire porte un jean et des baskets, il est devenu notre copain. Et puis il y avait Gilles. C’est en même temps (comme dirait Macron) un journaliste hyper rigoureux, un intellectuel capable de décortiquer un système et un cinéaste qui fourmille d’idées incroyables et improbables comme on peut le voir dans le film. Il sait te faire partager ses colères et ses indignations, mais aussi te faire mourir de rire. Tu peux pas lui dire non. Il t’embarque dans ses trucs.
Donc quand il m’a proposé de venir mettre mon grain de sel et de sable dans les rouages de la start up nation, j’ai dit : banco. Et, en plus, j’aimais bien l’idée de faire ça en rigolant. Parce que si on doit se taper le capitalisme jusqu’à la fin, autant se marrer un peu à ses dépens.
Dans le film, vous interprétez une sociologue qui enquête sur les ravages de la révolution technologique du capitalisme. Parlez-nous de ce rôle.
Disons que je joue une espèce de sociologue de terrain et de combat. Une Socrate ou une Diogène, mais en blouson de cuir. Elle se balade avec sa lanterne et elle cherche, non pas seulement à dénoncer les agissements d’une ou plusieurs personnes, mais surtout à démontrer l’arnaque d’un système.
Son boulot, c’est de mettre les pieds dans la boue et dans le plat. À chaque fois qu’on nous dit : « Regardez comme c’est moderne ! Regardez comme c’est innovant », elle se pointe et interroge : « D’accord, mais qui gagne du pognon ? Qui bosse ? Qui décide ? Et qui se fait baiser ? »
C’est moins chic qu’un PowerPoint, mais ça aide vachement à comprendre. Parce que derrière les grands discours sur la « disruption », la « modernité », « le monde de demain » et tout le baratin, le projet, c’est qu’une toute petite poignée ramasse la mise tandis que la masse trinque. Mon personnage est là pour soulever le joli rideau numérique et montrer la machinerie toute sale qu’il y a derrière.
Un film peut-il vraiment changer les choses ?
On me le demande souvent ça : « À quoi ça sert ? » Pour moi, si le film fait bouger quelque chose dans la tête d’une seule personne, c’est déjà gagné.
Et puis un film s’ajoute à un autre film, à un bouquin, à une manif, à une discussion autour d’une table. C’est comme ça que les idées circulent et qu’un jour, peut-être, quelque chose bascule.
Et le film de Gilles, ce n’est pas un pensum pour trois spécialistes qui connaissent déjà la réponse. C’est un film pour tout le monde. Il y a du divertissement, de l’enquête, de l’animation, des saynètes, de l’analyse, de la critique, de l’émotion et, j’espère, de la rigolade.
Or, connaître ceux d’en face, comprendre comment ils ont pris le pouvoir et comment ils l’exercent, c’est déjà les prémisses de la bataille.
Et ce qui est génial, avec ce film, c’est que si la révolte ne vous vient pas tout de suite, elle monte dans les jours suivants, quand vous commencez à digérer toutes les informations et à vous rendre compte des injustices et des spoliations que ces mecs ont pu faire avec des sourires, en nous faisant croire qu’ils étaient cools et que, nous, on était des ringards et des gueux. Et là, ça explose dans vos têtes.
Au fond, ce film, c’est une bombe à retardement.
